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1820 - LAVEAUX - Nouveau DICTIONNAIRE de la LANGUE FRANÇAISE - XIX° siècle

Nouveau DICTIONNAIRE de la LANGUE FRANÇAISE

Auteur: LAVEAUX J.-Ch.
Editeur: à Paris chez DETERVILLE, Libraire
Volumes: 2 volumes in-4° (26,5x20) 1095+1063 pp
Description: Le recueil de tous les Mots de la Langue usuelle
Année: 1820

 

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Première EDITION originale, assez rare, à Paris chez DETERVILLE, Libraire. Reliure plein veau, dos lisse, pièce de titre et tomaison rouge, fleurons et filets dorés. Ce dictionnaire a été tiré à quatre mille exemplaires et le prix qui était d'abord de vingt francs, a quadruplé ensuite. (Bibliographie complête sur le site: Musée Virtuel des dictionnaires)

Ci-dessous le dicours préliminaire reproduit dans son entièreté, pour sa valorisation par rapport au Dictionnaire de l'Académie française :

 

DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

Un Dictionnaire de langue vivante doit offrir, 1°. le recueil complet des mots dont l'usage est généralement établi chez la nation qui la parle ; 2°. la signification qu'on attache à ces mots, soit dans le discours soit dans les écrits ; 5°. les variations et les modifications qu'éprouve cette signification, ou par l'analogie qui la développe et la multiplie, ou par les métaphores et les figures qui la transportent à des objets nouveaux, ou par des circonstances qui lui prêtent des nuances qu'il est souvent plus aisé de sentir que d'exprimer.
A cette tâche s'en joint une autre non moins importante : celle d'indiquer l'usage que l'on fait de ces mots, considérés sous chacun de ces rapports ; d'en régler le choix ; de faire connaître les changemens qu'ils subissent dans leurs divers accidens ; de marquer les places qu'on leur assigne dans la contexture des phrases, selon les vues de l'énonciation et les besoins variés de l'expression ; enfin, de faire sentir les effets qui résultent de leurs rapprochemens, de leurs combinaisons avec d'autres mots, et les nuances qu'ils peuvent leur prêter ou en recevoir.
Si telles sont les principales qualités qu'on a droit d'exiger dans un bon Dictionnaire de langue, on conviendra aisément qu'un ouvrage de cette nature, si peu apprécié dans l'opinion commune, est un des plus difficiles et en même temps des plus utiles que puisse produire la littérature; on sentira même qu'il est impossible, soit à un seul homme, soit à une société de littérateurs, quelque nombreuse et quelque éclairée qu'elle puisse être, d'atteindre complètement le but.

Il n'est donc pas étonnant que nous n'ayons pas encore un bon Dictionnaire de notre langue, sur-tout si l'on considère de quelle manière elle s'est formée, et la fausse route que l'on a prise pour recueillir les mots, les tours et les expressions dont elle s'est enrichie successivement.

Le Dictionnaire d'une langue doit se former, s'étendre, se perfectionner, à mesure que se forme, s'étend et se perfectionne la langue qu'il a pour objet. Le lexicographe ne doit ni proposer, ni inventer des mots et des acceptions nouvelles. Secrétaire de l'usage, il doit s'attacher à le bien connaître, à le suivre dans sa marche et ses variations, à en retracer tous les mouvemens. S'il se borne au langage de la conversation, et néglige celui des bons écrivains, il sera nécessairement sec et incomplet; s'il admet de préférence le langage de la frivolité, et repousse celui de la raison sérieuse et de l'industrie utile, on n'y reconnaîtra point la langue de la nation, mais seulement le langage de quelques classes particulières. Il faut qu'il recueille dans toutes les classes, dans tous les arts, dans toutes les industries, tout ce qui est approuvé par la raison, par le goût, par l'utilité, tout ce qui rentre dans les règles générales du langage.

A l'époque où l'Académie française composa son Dictionnaire, il lui eût été difficile de former un plan conforme à la nature de cet ouvrage. Les prétentions de la cour, qui se croyait exclusivement en possession du beau langage ; la frivolité qui remplissait ses loisirs et réglait ses goûts ;l'engouement des autres classes qui n'admiraient et n'estimaient que ce qui venait de la cour; le mépris des arts utiles et de ceux qui les exerçaient; l'incertitude et les égaremens du goût qui préférait souvent les ouvrages les plus ridicules aux chefs- d'œuvre qui devaient faire l'admiration des siècles suivans, et sur-tout l'ignorance orgueilleuse qui regardait les sciences comme inutiles et au-dessous de l'attention des gens du bel air, tout semblait commander à l'Académie un Dictionnaire rempli des frivolités qui occupaient alors presque exclusivement le grand monde; et elle y joignit, non le langage des arts utiles que cultivent les classes honorables et laborieuses du peuple, mais le jargon qu'il avait contracté dans l'obscurité et le mépris où on l'avait relégué.

On connaît la jalousie du cardinal de Richelieu pour le grand Corneille, qui le premier débrouilla le chaos de la scène française, et donna des modèles inimitables à ceux qui devaient venir après lui. On sait les basses intrigues qu'il fit jouer pour le ravaler au-dessous de ses indignes rivaux. Ce fondateur de l'Académie, protecteur sans goût des plus misérables écrivains qui rampaient autour de lui, ne pouvait souffrir le talent qui contrariait hardiment ses prétentions; et on eût dit qu'il n'avait créé cette société que pour le placer au trône de la littérature et du goût, sur les débris des vrais talens.
Cet esprit de despotisme d'un côté, de soumission de l'autre, se propagea long-temps dans l'empire des lettres, soutenu par l'ignorance ou la vanité. Les Cotin, les Tallement, les Chapelain, les Cassagne, les Boyer, les Leclerc, et tant d'autres dont on ne prononce aujourd'hui les noms qu'avec le sourire de la pitié, passaient alors pour des génies du premier ordre, pour les juges et les modérateurs du goût; ils étaient les dispensateurs des grâces et des faveurs. Louis XIV, éclairé quelquefois par madame de Maintenon et par son goût naturel, faisait bien de temps en temps quelques présens à Racine; mais les grosses pensions étaient pour les misérables protégés des ministres. Enfin Racine fut disgracié et mourut de chagrin.

Rien ne prouve mieux les efforts que faisaient alors certaines gens pour étouffer le bon goût dès sa naissance, que l'espèce d'acharnement avec lequel on poursuivait les meilleures pièces de Racine, reconnu aujourd'hui pour le vrai créateur de notre langue, pour celui qui, plus que tout autre, apprit à la nation à penser, à parler, à s'exprimer avec justesse et en même temps avec élégance Dans la plupart des salons on affectait de regarder Athalie, le chef-d'œuvre de la scène française, comme une pièce dont la lecture n'était pas supportable. Il se forma un parti qui prit à tâche de la dénigrer et de la tourner en ridicule. Une cabale composée de madame des Houlières, de la duchesse de Bouillon, et de plusieurs autres personnes de distinction, travailla à faire tomber Phèdre, avant qu'elle eût paru. On chargea Pradon de composer sur le même sujet une pièce qui fut jouée en même temps sur un théâtre différent. On loua toutes les premières loges des deux théâtres; on les remplit de gens affidés qui sifflèrent la pièce de Racine, et portèrent aux nues celle de Pradon. On n'hésita pas de dépenser quinze mille francs de ce temps-là, pour déshonorer la nation par un jugement injuste, et avilir avec une espèce de fureur le plus illustre de ses écrivains. Madame des Houlières couronna cette intrigue par un sonnet digne de figurer dans un corps de-garde, et où les plus grandes beautés de la pièce étaient tournées en ridicule. Racine en conçut un si grand déplaisir, qu'il renonça au théâtre à l'âge de trente-huit ans.
Dans cet état de choses, que pouvaient faire les académiciens? Pouvaient-ils donner pour modèles les phrases de Pascal, de Fénelon, de Racine, etc., dont les ouvrages étaient rebutés? Les courtisans n'admiraient que Ronsard, Chapelain et Pradon; il fallait donc recueillir le langage de ces mauvais écrivains.

L'Académie ne pouvait pas enrichir son recueil des termes de sciences; elle en ignorait les élémens, et la cour n'en faisait aucun cas. C'est alors que Fontenelle disait, que les mathématiques et la physique étaient généralement inconnues, et passaient assez généralement pour inutiles (1)*); c'est alors que l'Académie française justifia pleinement la première partie de ce reproche, en faisant imprimer dans un de ses mémoires, cette phrase qui donne la mesure de ses connaissances scientifiques: Depuis les pôles glacés jusqu'aux pôles brûlans.
Cependant, malgré ces obstacles, suscités en grande partie plutôt par la jalousie des réputations et le fanatisme d'une gloire exclusive, que par une opinion réfléchie, la langue s'épurait, se perfectionnait, et commençait à se fixer. Vaugelas la dégageait de ses formes barbares et de ses tours forcés; Patru donnait au barreau l'exemple de l'ordre et de la clarté; les écrivains de Port-Royal travaillaient à l'enrichir; Bourdaloue, Massillon, Fénelon, Boileau, La Bruyère, et plusieurs autres, transportèrent la pureté, l'élégance, la précision dans les genres divers qu'ils cultivaient avec tant de succès. La nation française, qui conserve toujours un fond d'esprit, de raison et de bon goût, rendit justice aux bons écrivains, et les prit pour modèles : elle vengea les chefs-d'œuvre de la scène. Le Cid fut admiré, Athalie appréciée, Phèdre portée aux nues par les applaudissemens de la ville; et les protégés, couverts de honte, furent mis à la place qu'ils méritaient.
Mais l'Académie française, qui comptait parmi ses membres la plupart des auteurs de cette merveilleuse révolution, n'en profita point pour son Dictionnaire. Persuadée qu'elle était établie pour faire autorité et non pour se soumettre à l'autorité des autres, pour donner des lois et non pour en recevoir, elle ne sentit point que si les grands talens pouvaient tirer quelque secours d'un recueil qui leur présentait les progrès que la langue avait faits avant eux, elle pouvait à son tour puiser dans les ouvrages des bons écrivains de quoi perfectionner et enrichir ce recueil. Elle persista dans sa manière sèche et dictatoriale; et l'on ne trouve dans son Dictionnaire aucune étincelle des nouvelles lumières, aucune trace de la pureté, de l'élégance, de l'harmonie et des autres qualités qui portaient sous ses yeux le langage à un si haut degré de perfection. L'Académie, qui annonçait avec emphase qu'elle allait à l'immortalité, ne put pas même soutenir son Dictionnaire parmi les contemporains.
On a prétendu qu'au commencement, le Dictionnaire de l'Académie, tout médiocre qu'il était, parut toujours meilleur que ceux que l'on publia dans le temps (2)*). Un passage d'une lettre que Racine écrivait à Boileau, en date de Fontainebleau, suffira pour détruire cette assertion, et pour prouver que Racine lui-même ne pensait pas ainsi. "M. de Toureil, dit Racine, est venu présenter ici le Dictionnaire de l'Académie au roi et à la reine d'Angleterre, à monseigneur et aux ministres. Il a partout accompagné son présent d'un compliment, et l'on m'assure qu'il a très bien réussi partout. Pendant qu'on présentait ainsi le Dictionnaire de l'Académie, j'ai appris que Leer, libraire d'Amsterdam, avait aussi présenté au roi et aux ministres une nouvelle édition du Dictionnaire de Furetière, qui a été très-bien venue. Cela a paru un assez bizarre contre-temps pour le Dictionnaire de l'Académie, qui ne me paraît pas avoir autant de partisans que l'autre."
Ainsi les progrès de la langue laissèrent bien loin derrière eux le travail de l'Académie; on n'étudia plus la langue que dans les ouvrages des grands écrivains, et le Dictionnaire de l'Académie ne fut plus consulté que par des gens qui voulaient se mettre un peu au-dessus d'une ignorance grossière, ou qui étaient charmés d'y trouver les agrémens du gouvernement féodal, les élégantes expressions de l'art héraldique, ou les ingénieux détails de la vénerie et de la fauconnerie.

D'un autre côté, les sciences et les arts, en faisant de rapides progrès, devinrent étrangers au Dictionnaire de l'Académie, qui, au lieu de leur prêter du secours, en rendant leur langage plus exact et en recueillant une multitude d'expressions propres ou figurées dont ils pouvaient enrichir la langue, attendit, pour recueillir quelques-unes de ces expressions, qu'elles se fussent introduites d'elles-mêmes et sans règle dans le langage commun.
Qu'on ne vienne pas répéter après cela que c'est à l'Académie française, au goût des gens de cour, aux récompenses et aux encouragemens du gouvernement, que la langue française a dû sa clarté, son élégance, sa précision, son harmonie. Elle a dû ces qualités aux grands écrivains qui lui ont donné, des formes nouvelles; à la partie sensée et raisonnable du public français qui a su apprécier le mérite de ces écrivains; aux gens éclairés de la ville qui ont annulé les absurdes jugemens des cabales de cour; aux applaudissemens de la partie saine de la nation qui ont été pour les réformateurs des encouragemens et des récompenses; à Boileau, qui s'est dévoué avec courage à la défense du bon goût, contre le mauvais goût en faveur; et un peu aussi au bon esprit de Louis XIV, lorsqu'il ne suivait pas aveuglément des impulsions étrangères. Si les protections et les récompenses de Richelieu et de Colbert eussent fait prévaloir le mauvais goût qui présidait à leurs faveurs et à leurs caresses; si la cabale de madame des Houlières et des grands seigneurs pour lesquels elle travaillait avec tant d'ardeur, eût pris le dessus, Corneille et Racine seraient oubliés; nous n'aurions aujourd'hui pour modèles que la Pucelle de Chapelain, les sermons de l'abbé Cotin, et la Phèdre de Pradon; et la France illustre parmi les nations par les chefs-d'œuvre de sa littérature, serait rejetée au dernier rang des peuples éclairés. Le Dictionnaire de l'Académie, s'il eût acquis sur la majorité de la nation l'influence que quelques gens intéressés se plaisent encore à lui supposer, aurait perpétué cet état humiliant. Heureusement que depuis long-temps; il n'est plus consulté par des gens de lettres que pour se rappeler l'orthographe de quelques mots, ou le genre douteux de quelques substantifs.
Ces gens intéressés répètent encore que le Dictionnaire de l'Académie doit être le seul où la nation française et les nations de l'Europe peuvent chercher avec confiance les usages et les lois de notre langue; que chez aucun autre peuple, et dans aucun autre siècle, il n'a existé un pareil dictionnaire; qu'il ne peut plus exister pour les langues de l'Europe(3)*).

Ces exagérations n'en imposent point aux Anglais, aux Italiens et aux Allemands qui ont des Dictionnaires infiniment meilleurs que le prétendu Dictionnaire sans pareil de l'Académie française; et en France, il me paraît inutile de les réfuter.
Il est nécessaire, dans un Dictionnaire de langue, d'indiquer les mots qui sont souvent employés ensemble, tels que les substantifs avec certains adjectifs et certains verbes ; les verbes avec certains adverbes et certaines prépositions ; c'est ce que l'Académie a fait avec quelque soin ; mais ces froids rapprochemens de mots ne peuvent faire connaître ni la variété ni l'élégance des tours, ni la beauté ni le génie de la langue : les phrases ou plutôt les lambeaux de phrases que l'Académie ajoute à ces exemples, sont loin aussi de pouvoir produire cet effet. Ces lambeaux, toujours réglés sur la construction simple, presque toujours empruntés au langage vulgaire, ou tout au plus à quelques lieux communs de la poésie, peuvent être comparés à des ossemens ou à des membres coupés qui ne présentent ni liaison, ni chair, ni épiderme, ni coloris. L'idée d'un mot, resserrée dans le cercle étroit de ces exemples, ne se développe point sur toutes les expressions qui l'accompagnent, ne leur prête point de la grâce ou de l'énergie, et ne reçoit d'elles aucune clarté, aucune nuance nouvelle.
Mais l'Académie ne pouvait guère, avec le plan qu'elle s'était tracé et qu'elle a constamment suivi dans toutes les éditions de son Dictionnaire, éviter les défauts qu'on lui reproche à si juste titre. Persuadée qu'elle devait tout tirer de son propre fond, elle ne pouvait donner de bonnes définitions que des mots dans le sens propre, et dont la signification était fixée par l'usage. A cet égard, elle a rendu quelque service à la langue, et on ne peut lui reprocher que l'omission d'un grand nombre de ces mots.
Quant aux définitions des mots susceptibles de plusieurs acceptions par extension, par analogie, par métaphore ou autrement, le travail de l'Académie, qui s'érigeait en autorité, ne pouvait être que très-imparfait ; il était même impossible qu'il ne fut pas mauvais.

Nos idées, nos sensations, nos sentimens, nos passions, ont dans l'esprit de chaque individu des caractères particuliers, différens degrés de force ou d'énergie, une multitude de nuances diverses pour lesquelles les langues les plus riches ne fournissent point d'expressions différentes. Ce n'est qu'en modifiant les expressions générales par le choix d'autres mots auxquels on les lie, par des rapprochemens ingénieux, par des métaphores lumineuses, par des tours analogues, qu'on peut indiquer ces caractères divers, ces variations infinies ; qu'on peut faire sentir ces nuances qui souvent semblent imperceptibles. C'est dans toutes ces combinaisons, autorisées par l'usage d'une langue, que consiste le génie de cette langue. Mais ce génie ne peut s'apercevoir que dans les ouvrages des bons écrivains.

L'Académie a donc manqué le but en repoussant de son Dictionnaire des exemples puisés dans les bons auteurs. Elle aurait dû les y faire entrer en grand nombre, les multiplier autour de chaque mot susceptible de variation, pour faire connaître la différence des acceptions, des tours, des combinaisons, des nuances, etc. Un Dictionnaire sans citations, a dit Voltaire, est un squelette.
D'Alembert a prétendu qu'il fallait exclure d'un Dictionnaire de langue tous les termes de sciences et d'arts qui ne sont point d'un usage ordinaire et familier ; mais il est nécessaire, selon lui, d'y faire entrer tous les mots significatifs que le commun des lecteurs est sujet à entendre prononcer, ou à trouver dans les livres ordinaires. Je ne sais trop sur quoi peut être fondée cette exclusion, à moins qu'on ne pense qu'un Dictionnaire de langue n'est fait que pour rappeler à la classe ignorante du peuple ce qu'elle sait déjà, ou ce qu'elle peut apprendre aisément sans ce secours. Mais s'il est vrai qu'un ouvrage de cette nature doit avoir pour but, non-seulement de conserver la pureté de la langue, mais aussi d'en faciliter et d'en augmenter les progrès ; s'il est vrai que les progrès du langage influent sur ceux des sciences et des arts, comme ces derniers influent sur ceux du langage, et que cette influence réciproque se développe d'autant plus puissamment que les uns et les autres marchent de front ; s'il est vrai que les arts et les sciences fournissent sans cesse à la langue des images et des métaphores nouvelles qui l'enrichissent, et la rendent plus énergique et plus belle ; peut-on ne pas désirer qu'un Dictionnaire présente à une nation cette mine abondante, pour la mettre à même de l'exploiter au profit du langage ?

En effet, c'est une idée bien singulière de prétendre que le langage des arts et des sciences n'appartient point à la langue de la nation. La signification des mots destinés à me faire connaître les objets qui me sont nécessaires, utiles ou agréables dans les diverses circonstances de ma vie, est-elle moins importante que celle des mots qu'on emploie dans des discours sans utilité, ou dans des conversations frivoles ? et le nom et l'usage de l'outil d'un artisan ou d'un instrument de labourage ne sont-ils pas aussi bons à connaître que les fontanges, les palatines, les mouches et les autres pompons à l'usage des dames du siècle de Louis XIV ? Faut-il que deux langages différens s'établissent entre moi et les hommes qui me procurent les besoins et les commodités de la vie ? Faut-il qu'ils me parlent sans pouvoir se faire comprendre, et que je tire de mon ignorance un prétexte pour m'éloigner d'eux et les mépriser ? C'est par la raison qu'un grand nombre d'hommes sont étrangers aux arts et aux sciences, qu'il faut tâcher de leur fournir les moyens de s'en rapprocher, ou du moins les mettre à même de s'instruire, quand ils le jugent à propos, de la signification des mots qui distinguent du langage ordinaire, le langage de ces sciences et de ces arts. Un Dictionnaire toujours prêt à satisfaire cette curiosité si naturelle, sera nécessairement préféré à celui qui n'apprend que ce que l'usage du monde et le commerce des personnes que l'on fréquente apprend aussi bien et peut-être mieux.
Aujourd'hui que le goût des arts et des sciences est répandu dans toutes les classes de la société ; aujourd'hui qu'on ne méprise rien de ce qui est utile, que les hommes de toutes les classes veulent comprendre ce qu'ils disent et ce qu'on leur dit, et que personne ne veut plus être réduit au rôle d'écho ou de perroquet, il serait bien plus inconvenant de présenter au public un Dictionnaire de la langue, borné au langage commun, et séparé de celui des sciences et des arts. La nécessité de ce mélange est généralement sentie ; tous les Dictionnaires nouveaux qui ne sont pas calqués sur celui de l'Académie l'ont admis, et n'en ont été que mieux accueillis.

Ce mélange si naturel n'empêche pas que les arts et les sciences n'aient leur Dictionnaire à part. Un Dictionnaire de langue se borne à donner la signification des mots, et à indiquer l'usage qu'on en fait ordinairement ; un Dictionnaire des arts et des sciences donne leur histoire, entre dans les détails de leurs procédés, de leurs méthodes diverses, et en expose les résultats : où le premier finit, le second commence. C'est dans un Dictionnaire de langue que j'apprendrai ce que signifie le mot graphomètre, c'est dans un Dictionnaire de science que je m'instruirai des divers procédés que l'on emploie pour tirer de cet instrument les services auxquels il est destiné. Un Dictionnaire de langue me fera comprendre ce qu'on entend, dans diverses sciences, par le mot analyse ; c'est dans un Dictionnaire de science que j'apprendrai de quelle manière se fait l'analyse chimique, l'analyse mathématique, etc. En histoire naturelle, un Dictionnaire de langue m'enseignera les noms des objets dont traite cette science, et me fera remarquer les caractères auxquels je puis les distinguer et les reconnaître. Un Dictionnaire d'histoire naturelle, proprement dit, m'exposera l'histoire, l'accroissement, la fructification des plantes, la manière de les élever et de les multiplier ; il me donnera les détails des mœurs, des inclinations des animaux ; il m'expliquera la forme, la conformation, les qualités, les propriétés des minéraux ; il me découvrira tous les secrets, tous les mystères de la science.

Nous ne concluerons point de tout ceci que le Dictionnaire que nous présentons aujourd'hui au public est un ouvrage parfait ; nos efforts pour le rendre tel nous ont convaincus de plus en plus que la chose était au-dessus de nos forces ; et qu'un ouvrage de cette nature, s'il est possible de le porter à ce point, ne peut y parvenir que par des améliorations successives, fruit d'un goût exquis et d'une littérature immense. L'Académie française du dix-neuvième siècle est à même de faire mieux que ses prédécesseurs. Mais on ne nous taxera pas de beaucoup d'amour propre, si nous pensons que notre ouvrage est meilleur que le vieux Dictionnaire de l'Académie, et que tous ceux que l'on a publiés jusqu'à présent. Ce n'est pas que nous nous flattions d'être plus éclairés que les auteurs de ces recueils ; mais c'est parce que nous avons abandonné l'ancienne routine qui s'opposait à une bonne exécution, pour prendre une route plus naturelle, plus facile, plus sûre, plus fertile en résultats utiles.
Au lieu de nous traîner servilement sur les pas de l'Académie française, et de chercher les acceptions des mots dans nos réminiscences, nous avons cru qu'on ne pouvait trouver la langue littéraire que dans les auteurs classiques des dix-septième et dix-huitième siècles, qui l'ont fixée et enrichie. Après avoir lu, la plume à la main, la plupart de leurs ouvrages, nous avons rassemblé et classé, pour chaque mot, une grande quantité de phrases que nous en avions extraites ; et c'est sur ces phrases que nous avons composé et les définitions principales, et les définitions d'une multitude d'acceptions qui ne se trouvent point dans le Dictionnaire de l'Académie. Les exemples qui accompagnent ces définitions sont choisis parmi les phrases mêmes qui en ont motivé l'adoption, de manière que les définitions et les exemples ayant pour source commune les meilleurs ouvrages des deux derniers siècles, offrent par leur accord une double garantie que la critique la plus sévère ne saurait attaquer.

De cette adoption d'exemples tirés des auteurs classiques, résultent une multitude d'autres avantages. Quel que soit le talent d'un lexicographe pour bien définir ; quelque soin qu'il prenne pour donner de tous les mots des définitions justes et claires, il y a toujours un grand nombre de ces définitions que plusieurs esprits ont peine à saisir, et que d'autres ne saisissent qu'imparfaitement, il y a toujours un très-grand nombre d'acceptions qu'il est impossible de définir, parce que les nuances en sont trop délicates, ou que la langue manque de termes pour les caractériser. Les phrases tirées des bons auteurs, et multipliées autour d'un mot, font disparaître ces inconvéniens : elles sont comme autant de commentaires de la définition qu'elles accompagnent ; elles en donnent des explications ; et chacune présentant le mot sous un point de vue particulier, et avec des accessoires différens, fait sentir ce qu'on n'a pu expliquer, et complète les définitions imparfaites. C'est aussi en se familiarisant avec ces phrases qui présentent une quantité de combinaisons et de tours différens, que l'on apprend insensiblement à connaître le génie de la langue.

L'explication d'un grand nombre de synonymes que nous donnons dans notre ouvrage, et que l'Académie ne donne pas dans le sien, ajoute encore de nouveaux moyens de s'assurer de l'exacte signification des mots. C'est une nouvelle preuve de la justesse des définitions, et une nouvelle explication de leurs nuances.
Nous avons indiqué les étymologies, et sur-tout celles qui viennent du grec et du latin, toutes les fois qu'elles nous ont paru nécessaires pour l'intelligence des mots. Un grand avantage pour une langue vivante, c'est lorsque ses étymologies sont tirées de la langue même, et non des langues anciennes ou étrangères. Dans le premier cas, le peuple, qui comprend les racines, comprend de même les dérivés et les composés ; et il les comprend, non comme une signification isolée qu'il attache à des sons arbitraires, mais comme des analogies déjà fixées dans son esprit et dans sa mémoire. Alors l'intelligence parfaite de tous les mots de la langue se répand aisément dans toutes les classes du peuple, le langage également familier tend à devenir un et commun à tous les nationaux, et l'indication des étymologies est moins nécessaire. Dans le second cas, au contraire, les racines étant puisées dans des langues que le peuple ne comprend pas, les dérivés et les composés ne lui paraissent pas plus compréhensibles ; et s'il y attache quelque idée, c'est toujours d'une manière vague, imparfaite, et sans connaître la signification précise des élémens. Alors les mots formés de racines étrangères restent toujours, en quelque sorte, séparés du langage commun ; ils s'y mêlent plus difficilement ; de sorte qu'il existe dans la nation deux langages dont les différences et la séparation sont d'autant plus sensibles, que le nombre des mots dérivés des langues mortes ou étrangères est plus considérable. C'est ici qu'il est souvent nécessaire d'indiquer les étymologies.

Depuis quelque temps, il a paru des Dictionnaires où l'on a affecté de rassembler le plus grand nombre possible de mots ; et, pour y parvenir, on en a reproduit plusieurs deux ou trois fois sous deux ou trois orthographes différentes ; ou bien l'on a exhumé des mots du vieux langage, que l'on a donnés assez souvent pour usités ; ou enfin on a inventé des mots nouveaux et entièrement inusités, en formant des compositions bizarres et tout-à-fait inconnues dans la langue. Pour ne pas encourir auprès de quelques lecteurs le reproche mal fondé d'avoir omis, par négligence ou par ignorance, ces deux dernières espèces de mots, nous avons rapporté les principaux avec des observations propres à en donner des idées justes. Cette partie de notre Dictionnaire ne doit être regardée que comme des remarques critiques sur des mots insérés mal à propos dans d'autres Dictionnaires.
Jusqu'ici nous nous étions conformés à l'Académie, en n'adoptant point l'orthographe de Voltaire ; mais cette compagnie ayant décidé qu'elle suivrait dans son nouveau Dictionnaire cette orthographe, qui est généralement reçue aujourd'hui, même dans les actes du gouvernement, nous avons cru devoir nous soumettre à cette décision. D'ailleurs les lettres ai ne représentent pas plus le son ê que les lettres oi, et c'est une irrégularité substituée à une autre.

Le rédacteur de ce nouveau Dictionnaire ne paraît pas aujourd'hui pour la première fois dans la carrière des sciences grammaticales et littéraires. En 1802, il essaya d'améliorer le Dictionnaire de l'Académie française, en y joignant une grande quantité de termes d'arts et de sciences, et les explications d'un très-grand nombre de synonymes. Cet ouvrage, publié par MM. Moutardier et Leclère, sous le titre de Dictionnaire de l'Académie française, nouvelle édition augmentée de plus de 20,000 articles, donna occasion à un long procès que les éditeurs gagnèrent dans trois tribunaux, et qu'ils perdirent en quatrième instance. Mais l'auteur s'est consolé de cet échec par l'accueil que le public a fait à son ouvrage. Dans l'espace de quelques mois, une édition de quatre mille exemplaires a été épuisée ; le prix qui était d'abord de vingt francs a quadruplé, et l'on recherche encore aujourd'hui cet ouvrage, qui est devenu très-rare.
En 1818, il publia chez M. Lefèvre, libraire à Paris, un Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue française, essai qui n'a pas eu moins de succès que le premier ; et c'est d'après ces encouragemens qu'il ose présenter aujourd'hui au public avec quelque confiance, ce nouveau Dictionnaire de la langue française.

 

 

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10/09/2014
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